Manco... Enseignement chamanique... John Perkins

 

J’ai trouvé, lisant ce chapitre, la définition que je cherchais depuis longtemps pour « traquer » —que j’emploie à toutes les sauces... « Traquer le point d’assemblage en vue d’un déplacement vers une nouvelle position du corps de rêve » ne dit rien au lecteur qui ignore tout de l’œuvre de Castaneda. En fait : « Traquer » c’est « Camayer » !

« —     « Camayer », m’a un jour expliqué Manco, c’est insuffler l’unité. Il n’existe pas de mot équivalent en espagnol. Même l’idée est difficile à exprimer, car on dirait que vous autres, gens du Nord, ne croyez pas à ces choses. Mais pour nous, il s’agit d’un concept très important, peut-être le plus important de tous. Dans notre langue, quelques autres mots lui sont associés : churay, ruray et supay, qui tous ont un rapport avec l’idée de « créer ». Mais camay est le plus puissant d’entre eux.

Il s’agenouilla alors devant un vieil agave noueux, une plante particulière aux yeux des peuples andins et qui a un lien avec l’aloès.

—        Cette plante était presque morte l’année dernière. J’ai « camayé » en elle tous les jours et, maintenant, regarde... Vieille, mais très vivante, ajouta-t-il en la caressant tendrement.

Puis il se releva et tourna doucement sur lui-même, ses mains, paumes tournées vers l’extérieur, le long de son corps.

—        Nous sommes tous un. Lorsqu’une de nos parties a perdu l’équilibre, les autres peuvent l’aider à le retrouver. C’est ce que nous appelons « camayer »

Un petit garçon s’approcha de nous et, sans hésiter, attrapa le bord du poncho de Manco, qu’il ne lâcha plus. Manco lui dit doucement quelque chose en quechua, puis se pencha sur lui et lui prit la main. Nous nous mîmes à marcher.

—        Le souffle que nous utilisons pour guérir est une forme du camay. Nous soufflons l’unité dans la personne malade ou blessée pour rétablir son équilibre.

—        En quelque sorte, vous lui insufflez l’esprit.

—        Oui, me répondit Manco, mais sa voix semblait hésiter.

Le chemin bifurquait sur la droite, autour d’une petite colline.

—        « Esprit » est un mot compliqué. Son sens dépend de la langue qu’on utilise. Il me semble qu’en espagnol il n’exprime pas l’unité de toute chose, comme il le fait pour nous.

Je fus tenté de répondre que l’Esprit-Saint était, en tout cas, un esprit universel, mais je me rendis compte que la manière dont on le représente habituellement diminue son pouvoir, ou tout au moins, le relègue à un niveau impersonnel.

—        Est-ce que le Christ camayait ?

Manco continuait de marcher.

—        J’ai passé beaucoup d’heures dans les églises catholiques. C’est une religion difficile. Ses prêtres sont très confus dans leurs croyances. Ils parlent d’elles tout le temps, mais ils ont des difficultés à les utiliser. Oui, à ce que j’ai entendu, le Christ était un grand chaman. Il guérissait les gens, les animaux et les plantes. Et il a aussi guéri les rochers, les rivières, les minéraux et le ciel. Il camayait.

Au bout de la courbe nous attendait une vue spectaculaire du Cotocachi [1] . Je m’arrêtai.

—        Manco, pouvez-vous camayer Grand-Mère Cotocachi ?

—        Elle est bien plus équilibrée que moi. C’est elle qui me camaye, me répondit-il en riant.

Nous nous assîmes et le petit garçon grimpa sur les genoux de Manco, que je pressais de questions sur le camay, désireux de savoir jusqu’où l’on pouvait aller dans ce processus.

—        Il n’y a pas de limite. Nous sommes une unité ; tout ce que tu vois autour de toi et au-delà, toutes les étoiles visibles et invisibles. Si une partie de ce merveilleux rêve est déséquilibrée, nous la rêvons de nouveau équilibrée. Nous la camayons.

—        Alors, vous pourriez camayer Grand-Mère Cotocachi ?

—        Si elle était déséquilibrée. Mais elle ne l’est pas.

—        Et Pachamama [2] ?

—        Si elle était déséquilibrée (il me regarda). Mais elle ne l’est pas. C’est nous, humains, qui avons besoin d’être camayés.

—        Peut-on camayer une espèce entière ?

Il y eut un long silence. J’entendis l’enfant murmurer une douce mélodie et m’apercevant qu’il n’avait pas compris un mot de notre conversation, tenue en espagnol, je me redressai et lui caressai la tête. Ses yeux me sourirent, mais seulement un instant.

—        Cela peut être fait, dit Manco. Cela doit être fait. C’est dans ce but que nous sommes ici tous les deux. » (« Enseignements Chamaniques », John Perkins)

(...)

« —     Les fantaisies, me dit un jour Manco en riant, sont des choses merveilleuses. Nous en avons tous, et c’est bien, mais il ne faut pas les confondre avec les rêves. Lorsque j’étais un jeune homme, je convoitais la femme de mon voisin, une femme qui avait toujours été mon amie. Depuis qu’elle était mariée et qu’elle habitait la maison d’à côté, je voulais faire l’amour avec elle. J’en rêvais tout le temps. Incroyable fantaisie... Si incroyable qu’elle est devenue mon rêve. Et, bien sûr, ce rêve s’est réalisé. Les rêves se réalisent toujours. Ce fut délicieux. Mais après, oh quels ennuis me sont tombés dessus ! Tu vois, cela n’aurait pas dû être un rêve, seulement une belle fantaisie. Car non seulement ma confusion a blessé beaucoup de personnes, mais elle a détruit l’amitié qui avait toujours existé entre cette femme et moi.

—        Comment distinguer les rêves des fantaisies ?

—        Tu connais la différence. Nous la connaissons tous, au fond, ici — il désigna sa poitrine. Les fantaisies ont sur nous un puissant effet, mais nous ne voulons pas qu’elles se réalisent, seulement les vivre indirectement. Mais les rêves, eux, travaillent à changer notre vie. Nous nous convainquons nous-mêmes que nous ne sommes pas capables de faire la différence, tout en sachant parfaitement que nous le pouvons. Voulais-je vraiment faire l’amour avec cette femme ? Oui, mais pas seulement. Ce que je voulais en réalité, c’était vivre avec elle, l’épouser. Le problème est que je n’avais pas su donner à ce rêve l’énergie dont il avait besoin. Et, lorsqu’elle fut mariée à un autre, j’aurais dû me contenter des fantaisies qui me restaient, en les reconnaissant pour ce qu’elles étaient. Car, tu vois, comme nous sommes des branches du même arbre, nous vibrons aux rêves des autres et réciproquement. En donnant de l’énergie à nos fantaisies, nous les aidons à se réaliser et, à peine avons-nous le temps d’y penser, pouf, nous y sommes... au lit avec la femme de notre voisin... Dans un champ de blé avec ma chère amie. Oui, exactement. Cela ou autre chose. Alors, John, il est très important que les gens apprennent à distinguer les rêves des fantaisies.

Il fit demi-tour et commença à descendre le chemin qui menait au mont Imbabura.

—        Ton peuple continua-t-il, éprouve de grandes difficultés à établir la différence. Comme vous êtes par-dessus tout rationnels, vous dépendez trop de la fantaisie moderne selon laquelle la science peut répondre à toutes les questions et transformer le monde en un gigantesque terrain de jeux pour gringos. Vous vous êtes convaincus vous-mêmes que vous pouvez contrôler Pachamama, ce qui est une fantaisie merveilleusement existante, mais aussi un rêve terriblement destructeur.

—        Comme celui que vous avez fait au sujet de votre amie, la femme de votre voisin.

—        Exactement. Et cette fantaisie fait souffrir les humains, à une grande échelle. Ainsi que beaucoup d’autres êtres : les plantes, les animaux, les minéraux, le ciel et les rivières. Ton peuple génère une immense quantité d’énergie et, comme il représente un exemple pour la plus grande partie du monde, cette énergie ne cesse de croître. Il est donc extrêmement important que ton peuple cesse de transformer ses fantaisies en rêves.

Nous nous assîmes sur un talus herbeux. Je lui dis alors que j’avais eu des nouvelles des personnes qu’il avait guéries. Elles allaient bien.

—        La femme qui avait une hernie ne souffre plus. Et le cou du médecin va beaucoup mieux.

—        Et la femme qui avait perdu son bébé ?

—        Une semaine après que vous l’ayez soignée, son gynécologue a découvert que la tumeur avait disparu. Elle se sent très bien et impatiente de vous revoir.

Nous regardâmes un oiseau se poser sur un petit buisson.

—        Vos guérisons ont aidé beaucoup de personnes.

—        Je ne les ai pas guéries, dit-il. Je les ai simplement aidées à changer de rêve.

—        Vous voulez dire qu’elle auraient pu le faire sans vous ?

—        Nous avons parfois besoin de l’intervention d’un autre, dit-il, sans détacher les yeux de l’oiseau. Quelquefois nous avons besoin d’un guide. Pour comprendre que nous somme tous un, nous avons besoin de sentir les esprits autour de nous. Une personne qui connaît ces choses peut trouver un endroit dégagé, un chemin qui coupe tout droit à travers les arbres tombés.

—        Un chaman.

—        Tout le monde peut devenir un chaman. La première étape consiste à apprendre à séparer les rêves des fantaisies, reprit-il, anticipant mes questions. Cette femme a donné trop d’énergie à sa fantaisie. C’est ainsi qu’elle est tombée enceinte d’un bébé dont elle ne voulait pas. Pour réaliser ce nouveau rêve –ne pas être mère–, son corps a développé une énergie qui, plus tard, a menacé sa vie. La culpabilité et la tristesse qu’elle ressentait l’ont enfermée dans un rêve destructeur.

—        Jusqu’à ce que vous arriviez.

—        Je l’ai seulement aidée à rééquilibrer les choses. Je lui ai offert un autre rêve. Elle a fait le reste.

Me souvenant de nombreux livres que j’avais lus sur le chamanisme, je lui demandai quel rôle y jouaient les esprits. Semblant surpris par cette question, Manco me répondit que, bien sûr, les esprits sont partout. Puis, il revint sur un sujet qu’il évoquait souvent, Les Shuars et les autres tribus traditionnelles.

—        Nous sommes tous la même chose, les branches d’un arbre né d’une seule graine, dit-il. Toi et moi, les esprits et Pachamama elle-même. Le pouvoir du rêve, c’est le pouvoir de notre unité.

—        Que se passe-t-il lorsque nous détruisons des parties de Pachamama ?

—        Nous brisons le cercle, nous diminuons le pouvoir. Mais, à moins qu’il n’y ait trop de fissures et qu’elles soient importantes, le cercle guérit rapidement. Lorsque nous coupons un arbre çà et là, Pachamama saigne un peu, mais comme une personne qui s’est piquée avec une épine, elle guérit. En revanche, lorsque nous détruisons des forêts au bulldozer, la guérison prend du temps. En ce moment, il y a une grande blessure. Une blessure qui en recouvre d’autres. Pachamama souffre terriblement.

Je me souviens alors des paroles de Numi et, curieux de savoir ce qu’en penserait Manco, lui demandai s’il croyait que Pachamama elle-même était en danger ou si, au contraire, elle finirait par nous traiter comme des mouches gênantes et se secouerait pour se débarrasser de nous.

—        Nous et Pachamama sommes la même chose. Nous souffrons terriblement avec elle. Partout, les gens saignent. Les graines que je t’ai données ? Oui, dans la bouteille. Tu dois les planter. Un nouveau rêve en surgira et déploiera ses branches puissantes.

Toutefois, ma curiosité n’était pas satisfaite.

—        Est-il possible que nous ne survivions pas et que Pachamama, elle, survive ?

—        Nous sommes un.

Il me regarda attentivement.

—        Fais attention, mon ami, de ne pas te laisser engrosser par la raison. L’idée que la science peut répondre à toutes les questions est une fantaisie, souviens-t-en. Quand tu poses cette question, il me semble que tu as la science à l’esprit. Demande-toi plutôt ce que survivre veut dire. Qu’étions-nous avant d’être des humains ?

—        Je n’en ai aucune idée.

—        Exactement. Mais nous faisons partie de ce tout. Notre rêve et celui de Pachamama se résume à ceci.

Il fit lentement descendre ses mains le long de son corps, un geste qui me rappela la manière dont il diagnostiquait les maladies.

—        Si le rêve devient trop pénible, il changera. Mais survivre, qu’est-ce que cela veut dire ?

Il se leva et se remit à marcher sur le chemin. Je sus que cette rencontre allait se terminer.

—        Comment aider ce processus, changer le rêve ?

—        Les hommes-oiseaux. La communauté doit se remodeler. Commence avec les graines.

J’attrapai son poncho.

—        S’il vous plait, Manco, suppliai-je, des conseils pratiques !

—        Tu veux que je te décrive les étapes fondamentales du changement de rêve ?

Il rejeta sa tête en arrière et se mit à rire. Je me sentis désespéré. Mais, lorsqu’il se retourna pour me regarder dans les yeux, son expression était sérieuse. Je savais ce qu’il allait dire. Il allait me rappeler que je connaissais déjà les étapes...

—        Plus tard, me répondit-il au lieu de cela, les yeux étincelants de malice.

C’était l’aube. Nous nous dirigions vers le lac où s’étaient réunies des femmes et des jeunes filles pour laver le linge de leur famille. Elles portaient les traditionnelles chemises blanches, brodées de couleurs vives, et avaient relevé leur longues jupes pour ne pas les mouiller dans l’eau peu profonde. Les Otavalans sont exceptionnellement beaux. Nimbées à la fois par la lumière du soleil levant et le brouillard qui s’accrochait aux roseaux de la rive du lac, ces femmes semblaient surgir directement du rêve d’un artiste.

—        La clé de tout, me dit Manco, c’est l’éducation. La manière dont on éduque les enfants les rendra capables ou non de distinguer les fantaisies des rêves. Cela est vrai pour les cultures comme pour les individus.

Il s’arrêta, le temps de discuter brièvement avec quelques femmes, puis reprit.

—        Ton peuple nous a apporté son éducation. Dans nos écoles, nos enfants bénéficient des modèles du monde qu’ont développé les Espagnols, les Français, les Italiens, les Allemands et les Nord-Américains. Ils voient des photos prises dans l’espace et viennent parler à leurs parents de médecins qui transplantent des cœurs et des foies. Ils apprennent votre alphabet et, peu après, peuvent parfaitement lire, écrire, compter et savent qu’une usine chimique située de l’autre côté de Pachamama a tué des centaines de personnes et qu’une autre, atomique celle-ci, a répandu des radiations partout.

Manco s’arrêta et jeta un coup d’œil circulaire.

—        Mais ces écoles ne leur apprennent pas ceci, reprit-il en me montrant du doigt une mère qui expliquait à sa fille comment marcher sur les roseaux sans les casser. Votre système d’éducation nous a apporté le savon, mais ne nous a pas appris comment l’empêcher de détruire notre eau. Heureusement, nous nous souvenons encore des roseaux, car nos anciens nous ont appris qu’aussi longtemps que nous ne lui faisons pas porter une trop lourde charge, aussi longtemps que nous la chérissons et que nous l’aidons, Pachamama sait prendre soin d’elle-même. Mais les écoles ne donnent pas de prix pour ce genre de connaissance.

Je pensais à la société qu’avait créée le système d’éducation du monde « civilisé », en essayant de me souvenir des chiffres des statistiques du crime et de la destruction écologique.

—        J’ai lu récemment, lui répondis-je, que les enfants des États-Unis consomment au moins trente fois plus que ceux de pays comme l’Équateur.

Manco cessa de marcher, puis inclinant sa tête sur le côté, me regarda d’une manière étrange.

—        Nous vivons très bien, ici.

Il étendit ses bras vers le paysage.

—        Quelquefois même, je regrette que nous ayons tant. À chaque génération, les gens deviennent un peu plus grands. Ce n’est pas bien. Bientôt nous ressemblerons à des gringos, ajouta-t-il en riant. Nous ne devrions pas tant prendre à Pachamama. Et que font vos enfants de toutes ces choses ?

—        Ils deviennent terriblement gâtés.

C’était la seule réponse que j’avais pu trouver.

Laissant les femmes et le lac derrière nous, nous nous remîmes en route et bientôt, le grand volcan Imbabura surgit devant nous. Son sommet était nappé de brouillard. Pendant quelques minutes, je me concentrai sur mes pas et mes yeux ne quittèrent pas le chemin, très inégal. Lorsque je les relevai, je fus étonné de voir qu’Imbabura avait disparu dans un grand nuage blanc.

—        La prospérité, me dit Manco, c’est d’avoir de quoi subvenir à nos besoins, au moment où nous le ressentons.

Il ramassa un morceau de bois et dessina deux cercles dans le sable. L’un avait à peu près le quart de la taille de l’autre.

—        Ton peuple, dit-il, montrant le plus grand cercle, ne voit pas du tout les choses comme moi.

Le bâton se dirigea vers le petit cercle.

—        Pour nous, la prospérité, c’est l’air et l’eau purs. C’est vivre près de Pachamama et de nos familles, et manger une nourriture fraîche, que nos voisins et nous-mêmes, avons fait pousser avec amour. C’est ce que nous apprend la vie de chaque jour, qui nous enseigne que nous sommes tous un. C’est pouvoir honorer et protéger notre mère, et savoir que notre grand-père sera toujours là pour nous.

Il leva son bâton et le pointa vers Imbabura. Je fus stupéfait de constater que le nuage avait disparu et que, devant nous, l’immense volcan se dressait dans toute sa majesté. Pendant un moment, je me demandais si mes yeux ne m’avaient pas joué un tour. J’avais l’impression d’être dans le pays des rêves, une contrée où la distinction entre réalité et magie n’existait plus.

—        Les mondes parallèles, me dit Manco, comme s’il avait lu mes pensées.

Nous continuâmes à marcher en silence mais je me rendis compte que cette discussion avait profondément touché Manco. Il murmura quelque chose. Lorsque je lui demandai ce qu’il avait dit, il me répondit seulement que c’était le mot quechua pour « naissance ». Puis il se tourna vers moi.

—        Tu as besoin d’une nouvelle éducation, déclara-t-il.

Lui et moi parlions souvent de l’importance, pour les enfants, de comprendre l’unité de toute chose, alors qu’au contraire, l’école insiste sur l’enseignement de la séparation, qu’elle divise tout en catégories sans signification, puis les étudie au plus petit niveau possible. Pourquoi ? me demandait Manco.

—        La science pense, lui répondis-je, que si vous comprenez toutes les parties d’une chose, vous comprenez cette chose elle-même.

—        Et les autres choses, dont cette choses fait partie ?

—        Pour la science, ce n’est pas une question importante. Au moins jusqu’à aujourd’hui. Mais heureusement, l’ancienne approche est en train de changer.

—        Elle doit changer. Mon fils me dit, lui aussi, qu’à l’école on ne veut pas que les enfants parlent avec Pachamama, Inti et Mama Kilya, ni avec les oiseaux, les plantes et les rochers, ni avec aucun des esprits-guides ou des animaux.

—        Les conversations avec ces esprits et ces guides ne cadrent pas avec l’approche dans laquelle nous avons placé notre foi, une approche « dure », rationnelle, qui se représente les humains perchés sur un piédestal.

Après un moment de silence, Manco me dit :

—        L’éducation, pour nous, inclut les voyages dans les mondes parallèles, le passé et le futur, qui nous servent à comprendre et à changer nos rêves.

Je méditai un instant sur l’idée que l’enseignement encourageait les enfants des Andes à s’aventurer dans ce que ma culture appelle des « états modifiés de conscience »...

—        Le passé et le futur, continua-t-il, sont les rêves de ces mondes.

Nous étions arrivés près d’un petit ruisseau. Manco s’arrêta et, de son bâton, poussa une pierre.

—        Par la transformation du rêve, nous pouvons changer le passé et le futur.

Il tourna son visage vers moi.

—        Et, bien sûr, cette transformation modifie aussi le présent.

Nous traversâmes le ruisseau en sautant de pierre en pierre. Pendant que nous marchions vers Imbabura, je songeais aux nombreuses fois où je m’étais inquiété au sujet d’un événement futur, pour ensuite m’apercevoir qu’il était loin d’être aussi effrayant que ce que j’avais imaginé. Et je compris que cette peur n’est souvent rien de plus que l’anticipation d’une souffrance ; qu’elle n’est qu’un rêve –un cauchemar– probablement fondé sur une quelconque association avec le souvenir d’un événement du passé –d’un autre rêve– qui, d’une certaine manière, nous semble relié à celui attendu dans le futur. Alors évidemment, changer de rêve –que ce soit celui du passé ou celui du futur– nous permet d’alléger –ou d’amplifier– nos peurs.

—        L’énergie créée par nos rêves, continua Manco, est comme l’air. Elle voyage partout.

Il plongea son regard dans le mien, comme s’il voyageait au plus profond de mon âme.

—        Ta capacité à utiliser cette énergie n’est limitée que par ton rêve de son pouvoir.

Il resta un long moment silencieux.

—        Ta foi.

Ses yeux, comme des aimants, attiraient les miens dans leur profondeur.

—        Nos rêves peuvent agir sur tout le monde, sur toutes les choses, si nous leur donnons assez d’énergie, assez de pouvoir. Il me lança un regard scrutateur. Est-ce que tu crois à cela, John ?

Je réfléchis un moment. J’en étais arrivé à avoir en lui une confiance totale et à croire, parce que j’en avais fait l’expérience, en la guérison chamanique et en la possibilité de psychonaviguer. Mais je ne voulais pas que ma réponse lui semblât banale. Et je voulais la faire entrer dans le contexte de ma propre culture.

—        Oui répondis-je enfin. J’y crois absolument. Vous savez aux États-Unis, nous disons qu’une personne doit faire attention aux amis qu’elle choisit, parce que l’énergie d’une personne peut dévorer celle d’une autre. Si vous vous entourez de personnes négatives, de « perdants », vous devenez vous-même négatif.

Manco m’observait avec attention.

—        D’un autre côté, un dirigeant plein de confiance transmet sa confiance à tous ceux qui l’entourent. Même avant d’avoir étudié avec vous, je savais cela. Et ce que vous m’avez appris renforce cette idée.

Il sourit.

—        Ainsi, les manières dont on nous apprend à rêver ne diffèrent pas tant, après tout.

Je dus réfléchir.

—        Eh bien, en fait, elles sont extrêmement différentes. Aussi différentes que le jour et la nuit...

Puis soudain je compris.

—        Mais, tout au fond, bien sûr, nous sommes tous un. Donc nous ne sommes pas différents du tout.

Nous éclatâmes de rire.

Cependant, alors que nous continuions à marcher, tout cela tournait dans ma tête.

—        Si nous sommes un, lui demandais-je lorsque nous atteignîmes le sommet d’une colline, qui nous offrit une vue spectaculaire de l’ensemble de la vallée, alors pourquoi mon peuple voit-il le monde si différemment du vôtre ?

—        À l’époque des ancêtres, m’expliqua Manco, le peuple des Andes fut soudain touché par l’avidité. Inti avait envoyé sa sueur à Pachamama, sous la forme de l’or. Mama Kilya lui avait envoyé ses larmes, l’argent. L’or et l’argent étaient destinés à tisser ensemble les rêves de ces trois grands esprits — Le Soleil, la Lune et la Terre. Ils étaient sacrés et on ne devait les utiliser que dans des buts sacrés : rêver, créer une œuvre d’art, méditer ou voyager dans le monde spirituel. Mais un jour, les gens l’oublièrent et se mirent à rassembler l’or et l’argent à des fins égoïstes. Ils les virent soudain comme des sources de richesse, de « prospérité », et voulurent les amasser. Alors Viracocha, le Grand Créateur, se mit en colère contre ces gens stupides, mes ancêtres. Et il ordonna à son fils, l’Aigle, de descendre vers Pachamama pour aller apprendre un nouveau rêve à ce peuple des Andes. Depuis cette époque, mon peuple met en pratique les enseignements de l’Aigle. Nous les appelons « changer de rêve ». Et nous sommes des hommes-oiseaux.

Manco m’expliqua alors que « changer de rêve » veut dire allier le savoir dont il m’avait donné les grandes lignes et l’art de camayer.

—        Rappelle-toi ceci. Comme l’énergie créée par nos rêves tient tout ensemble, nous possédons le pouvoir ultime. En camayant ce pouvoir en nous-même et en tout ce qui nous entoure, nous pouvons créer tout ce dont nous rêvons. Mais –il leva un doigt– tu dois comprendre que lorsque le rêve est négatif, ou lorsque nous confondons les fantaisies et les rêves, la création qui en résulte peut être un monstre et prendre des proportions cauchemardesques. C’est ce qui est arrivé aux peuples des Andes, à l’époque de mes ancêtres. Et cela arrive de nouveau maintenant, mais cette fois-ci à ton peuple. Oui, les tiens voient le monde très différemment des miens. Ton peuple a donné son énergie à des fantaisies. Il a cru que l’or, l’argent et les autres biens matériels lui apporteraient le bonheur et il a été déçu. Mais l’Aigle est là, de nouveau, et cette fois-ci pour ton peuple. C’est son pouvoir qui t’a amené ici. Et toi, à ton tour, tu amènes ici d’autres gens et tu les éduques ; à leur tour, ils en éduqueront d’autres. Nous sommes tous un, même si parfois, nous voyons les choses différemment. Mais, grâce au rêve, nous deviendrons tous le peuple-oiseau.

—        La première étape du processus de changement par le rêve, ajouta-t-il, est de définir ce que nous souhaitons et d’être certains qu’il s’agit d’un rêve et non d’une fantaisie. La psychonavigation peut aujourd’hui beaucoup aider le monde, comme le peuvent les animaux de pouvoir et les pilotes intérieurs. Assure-toi seulement que le rêve est positif.

Manco ajouta que la seconde étape consiste à donner de l’énergie au rêve.

—        Place sans cesse ton rêve à la lumière du jour. Pense à lui, médite-le et voyage en lui. Parle de lui à chaque personne que tu rencontres. Crie-le. Partage-le avec la Terre, le ciel les nuages, le soleil et la lune, avec les plantes, les animaux et les minéraux. Donne lui une voix et un chant.

—        Si on affirme que c’est un rêve idiot ou impossible, continua-t-il, réagis immédiatement. Renverse cette négativité en insistant sur le fait que c’est un rêve qui doit et qui va se réaliser. Ne permets jamais à personne de lui retirer de l’énergie en pesant sur lui par la négativité ou le doute.

Puis après avoir cité des exemples de rêves « impossibles » qui s’étaient réalisés, comme la fin du communisme en Europe de l’Est, il ajouta :

—        Ce que quarante ans et des milliards de dollars de la CIA n’ont pas pu accomplir a été réalisé en une nuit par une poignée de poètes !

Manco insista sur la puissance des mondes parallèles.

—        Vois-toi dans l’un de ces mondes, un monde qui sera celui dans lequel ton rêve se sera réalisé. Entres-y avec tous tes sens. Découvre-le encore et encore —Une centaine de fois par jour. Sens-le, vois-le, goûte-le et respire-le. Comprends de tout ton être les miracles et les plaisirs que t’offrira la réalisation de ton rêve.

Il me rappela une fois encore que l’énergie de transformation du rêve est partout, comme l’air, et que c’est elle qui tient ensemble toutes les choses.

—        Tu dois camayer cette énergie à chaque instant. Alors tu verras que ton rêve se réalisera plus vite que tu ne t’y attendais.

Puis il se mit à rire.

—        Mais fais attention. N’oublie jamais la femme de mon voisin. Laisse-la devenir ta conscience. Laisse-la te protéger des fantaisies.

Il se tut et me regarda longtemps, avec sévérité.

—        Dirige tes énergies, ce pouvoir incroyable, vers les rêves positifs, ceux qui apporteront la vraie prospérité à la fois à Pachamama et à toi.

Enfin, une merveilleuse grimace fendit son sourire.

—        Comme te l’a dit ton ami Numi, le monde est tel que tu le rêves. J’ajouterai seulement que cela se travaille. » (« Enseignements Chamaniques », John Perkins)

 

 


[1] Puissante Mère et Grand-Mère volcan de la province d’Imbabura, en Équateur. Considérée comme une force guérisseuse par les chamans Otavalans, souvent invoquée pendant leurs rituels de guérison et visitée lors des voyages chamaniques, elle est hautement respectée. Consœur et énergie féminine qui équilibre Imbabura, montagne masculine située de l’autre côté d’une vallée où vivent de nombreux chamans, tous très respectés.

[2] Mot quechua pour « Mère Terre », « Mère Univers », ou « Mère Universelle » ; la Terre, déesse de la Terre, est l’endroit où la sueur d’Inti l’or – et les larmes de Mama Kilya – l’argent – sont tissées dans le rêve universel (Inti c’est le soleil et Mama Kilya, la lune).

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