Moulin de Coulmier

Beaucoup de gens se disent : « Lorsque j’avais 20 ans, la vie était plus belle » ; cela est certainement vrai pour les personnes qui avaient le bel âge pendant les seize années de la liberté sexuelle… qui commença donc en 1968 pour s’achever en 1984 avec la découverte des premiers cas du SIDA… L’histoire que je vais vous conter ici, se passe en 1982, entre Wavre, Belgique et Chalon sur Marne, France.

À cette époque donc, j’étais dans mon trip « micron rouge » : tête d’épingle rouge sang qui avait le don de vous faire voyager aux quatre coins de la galaxie… sans avoir à bouger du matelas. J’étais l’abominable homme des trips !

Je vivais dans un squat à Wavre, au 80 rue de Nivelles, occupé par une faune aussi diverse que variée : des babas-cool déjantés, globe-trotters en escale, voleurs, toxicomanes, un fou, Marco, qui avait donné son nom pour les compteurs de gaz et d’eau… Un autre qui se prenait pour Charlot… Même un Gitan motard ! Dans l’ensemble : une sacré bande de joyeux lurons ! Sauf moi peut-être… Je vivais dans une piaule au sol et plafond peints en noir et les murs étaient violets ! –Piaule dont personne ne voulait mais qui à moi convenait parfaitement. La nuit j’allais voler quelques patates dans les jardins avoisinants et c’est ça que je mangeais ! (Il faut dire que la Sécurité Sociale n’était pas encore ce qu’elle fut par la suite et que tout le monde trouvait normal de vivre sans allocation. Le fait de vivre sans argent était le prix à payer pour qu’on nous foute vraiment la paix… enfin du moins, c’était ce qu’on espérait) Tout ce que je voulais alors était de pouvoir réfléchir un maximum de choses sous acide… Ma « bible » s’appelait « Acid test » de Tom Wolfe !

Le plus marrant, c’est que je n’écrivais même pas : Je me contentais de réfléchir… Non, ce n’est pas le mot. Je ne sais pas le dire autrement que comme ceci : L’acide m’offrait une nouvelle position du point d’assemblage (Dans l’œuvre de Castaneda, les personnes, quand elles sont vues, apparaissent sous forme d’énormes œufs lumineux –plusieurs fois la taille du corps– dont un point, le point d’assemblage, point encore plus lumineux que le reste et de la taille d’une balle de tennis, se situe à une longueur de bras derrière l’omoplate droite. Les chamans de chez Castaneda disent que c’est là que la perception s’opère. Ils disent que nous sommes des hommes parce que c’est là que se situe le point d’assemblage ; si nous avions été des arbres, notre point d’assemblage se situerait très profondément en dessous de nous… Cela pour les grands déplacements du point d’assemblage. Concernant les tous petits mouvements, les chamans disent que les hommes qui sont au top, ont leur point d’assemblage solidement ancré sur la bonne position ; les personnes malades, les fous, par contre-exemple, ont leur point d’assemblage qui tremblote) donc l’acide favorisait ce déplacement infime du point d’assemblage… Cela m’offrait une perception des choses tout à fait inédite…

Mais en fait, j’étais ce qu’on appelle un « idiot » au sens dostoïevskien du terme : je n’avais pas conscience du bien et du mal… Quand on n’a pas conscience du mal, alors tout est beau ! Même le sexe était un voyage magnifique et absolument pur ! (Je crois que même en allant dans le dictionnaire à la recherche du mot « perversité »… je n’en aurais pas compris le sens) Par la suite, en 84, j’ai rencontré mon premier amour : Joëlle… Je me souviens qu’elle me disait concernant certains de mes amis : « Mais tu ne comprends pas que ces gens se moquent de toi ? » non, je ne comprenais pas ! Et comment aurais-je pu le comprendre ? Se moquer de quelqu’un… mais dans quel but, enfin ? Si on m’avait dit : « Simplement par méchanceté gratuite… » J’aurais plaint la personne : au lieu de prendre un acide et de se mettre à penser ! Non vraiment, j’étais inaccessible. Le mal était absent de moi donc il n’y avait pas d’écho possible… Je n’avais ni temps ni énergie pour cela : tout ce que je voulais, c’était penser.

Il y avait un type qui vivait là… Didier. Son histoire me fascinait : C’était un Gitan au physique extrêmement simiesque vibrant seulement au son des grosses motos… Il traverse la Belgique, venant de Dieu sait où et allant… le diable le sait peut-être… avec une bande de clients dans son genre. Mais il tombe en panne du côté de Charleroi. Panne qui l’immobilise. Bon, ils conviennent de se retrouver plus tard, à tel endroit, lorsqu’il aura réparé. Bien sûr il n’avait pas d’argent… Il rentre dans un bistro en quête de quelque boulot. Là, un type lui demande s’il serait capable de fabriquer une cage… Lui il dit oui… et il le fait. Après le gars lui demande s’il saurait mettre la cage en couleur… Lui il dit oui… et il le fait. Enfin, il s’est retrouvé dans la cage, sur les foires ! Il était vêtu d’une peau de bête et faisait l’homme-singe pour distraire les badauds ! Il arrachait leur cigarette aux gens qu’il avalait toute allumée (il raconte qu’il chiait les mégots !) ou bien il faisait chauffer une barre de métal (il faisait cuir un bout de viande dessus qu’on puisse bien voir que ce n’était pas du chiqué) puis il prenait la barre à pleine main et la pliait en deux ! Au début, je ne le croyais pas mais j’ai causé avec quelqu’un qui l’a vu et atteste ! Avec ça, il n’a jamais vu le moindre centavo de son salaire et lorsque finalement il a réussi à s’évader, il était sur ses chaussettes et sans-papiers ! Fabuleux ! En voilà un au moins qui aura des souvenirs à raconter à sa nombreuse descendance ! Enfin… Pour autant que ce soit après son premier café. Avant ça, impossible même de lui faire sortir le moindre son. J’ai fait l’aller-retour avec lui Wavre – Chaumont Gistoux à du 200 à l’heure, sur son bolide, chez des potes à lui, juste pour chercher de quoi faire une tasse de café ! Il est entré chez les gens, il est passé devant leur nez sans dire bonjour, il a été dans la cuisine prendre un sachet de café entamé… Il est ressorti, a enfourché sa bécane et on est revenu à Wavre se faire un petit jus ! Pas besoin d’acide lui, pour déplacer son point d’assemblage !

Un jour, on était installé dans l’immense cour… Il y avait de tout là : une grande maison, des dépendances, des hangars… Je crois qu’il y avait au moins 17 chiens ! Des dizaines de personnes… Plusieurs enfants. C’était l’été et la vie était agréable… On n’avait pas de souci. On n’avait rien mais pas de souci non plus… Un petit… de trois ans tout au plus, avait déjà la réputation de pouvoir voir les choses en décalage avec le temps… Voilà qu’il se met à trembler et de nous raconter qu’ils voyaient beaucoup de messieurs et de les décrire en arme accompagnés par des chiens, pas le genre cool comme les nôtres… Huit jours plus tard : 60 flics avec des chiens ! Ils ont commencé la perquisition vers les 06h du mat’ et n’ont trouvé les derniers que vers midi ! Le premier gars sur qui ils sont tombés n’était autre que Didier, l’ami Gitan, qui les a considérés du lointain de sa brume tandis que l’eau de son café chauffait… Puis, 20 minutes plus tard, alors que tout était en effervescence autour de lui… des gens qui se faisaient contrôler, d’autres fouiller… lui, tournait tranquillement sa cuillère dans son café, avant de déclarer sur le ton d’un premier ministre : « Bon, je vous écoute… » Aux flics qui se demandaient dans quel cirque, ils étaient tombés…

C’est vers cette période qu’il m’est tombé ce qui a priori semblait être une tuile majeure mais qui se révéla très vite comme étant la chance de ma vie : le gars qui me fournissait en micron rouge déménageait sur Chalon ce qui m’obligea à suivre avec armes et bagages… (Encore qu’il répugnait à me servir sous prétexte que j’étais tombé dedans quand j’étais petit… ce qui est totalement faux !) Le projet donc était d’aller là-bas, faire les vendanges en Champagne, acheter des acides et aller en revendre en Bretagne ou ailleurs… Seulement, il fallait bien que je crèche quelque part d’ici là… Même une grange abandonnée m’aurait convenu…

Il y avait un endroit que je connaissais car la femme qui vivait là avait une liaison avec l’un de mes amis (ils étaient venus dans ma piaule à Wavre, cherchant refuge, mais au vu du décor s’étaient sauvés fissa !) il n’était par conséquent pas sûr du tout que le compagnon de la femme allait m’accueillir chaleureusement (ce fut pourtant le cas !) Lorsque je dis que la vie était plus belle à ce moment-là, je veux dire par là que les gens étaient plus tolérants, plus tranquilles… Quand je pense que j’allais plus vite en stop qu’en train ! J’imagine aujourd’hui les mêmes conditions, enfin je veux dire le même look : mocassins, pantalon de toile, bon jusque-là ça va… Mais alors le dessus ! Tee-shirt de toutes les couleurs… Un chapeau feutre avec des foulards autour… des colliers, des bagues à tous les doigts ! Et alors le top du top : un imperméable de bobonne, tu sais imitation peau de léopard, là ! Impecc ! Avec ça j’assurais côté discrétion ! Donc, en stop : aucun souci ! Les gens charmants… Oui bien sûr, quelques-uns coincés mais dans l’ensemble vraiment sympathiques… Pas comme maintenant !

À la sortie du village, il fallait prendre une départementale puis traverser un bois enfin se trouvait le moulin, la rivière et derrière : des champs (qui soit dit en passant étaient souvent des champs de pavot. Je ne sais pas si les choses ont changé ou pas mais à l’époque, ils cultivaient le pavot pour l’industrie pharmaceutique française… Raison pour laquelle, le taux de toxicomanes était autrement plus élevé, chez les jeunes, que dans les autres départements) Bon, il devait être 09h du matin lorsque je passais devant le moulin pour la première fois de ma vie… Je m’attendais à devoir attendre au moins trois heures avant que je ne voie quelqu’un, vu que selon ma façon de vivre d’alors, fallait vraiment une descente de flics pour qu’on se lève avant midi ! Mais non, quelques instants après, je vis apparaître Denis… Grand, fier, imposant… Avec un regard perdu dans le lointain… Une grosse barbe qui lui descendait jusqu’à mi poitrine et presque plus de cheveux. Il devait avoir 35 ans. Je lui dis que j’étais un ami d’Yvan… Que je venais de Louvain-la-Neuve et que je cherchais un endroit où dormir quelques nuits… Il me considéra un moment, puis sourit et dit : « J’aime ton regard, ami… Et ta franchise… Sois le bienvenu ! » Et il m’invita à entrer dans la maison.

Denis

Denis

C’était un vieux moulin d’époque… aux frêles murs de torchis et de bois vermoulu (qu’est-ce que ça caillait l’hiver !) Dans la grande pièce du bas, il y avait un magnifique foyer, devant lequel il faisait bon vivre… Mais l’été, c’était idyllique ! Tout de suite, je me suis senti à l’aise et comme pour chacun des grands moments de ma vie, profondément apaisé.

Il se trouve que je tombais à pic ! Denis venait de trouver un travail saisonnier –conduire un camion de betteraves ! – et il fallait quelqu’un pour le remplacer dans ses tâches à la maison. Lesquelles consistaient à couper du bois (ah oui : pas de chauffage centrale… pas même d’électricité ! Il y avait l’eau courante dans la cuisine, je crois…) m’occuper des bêtes : le poulailler, les lapins, les chèvres… du jardin, du verger : tout boulot extérieur. En une heure, j’avais oublié mon plan trip micron rouge et compagnie : pour une fois dans ma vie, je me trouvais là où j’avais envie d’être. Même le mec, pour qui j’étais là initialement, est passé une fois dans l’après-midi… sur sa moto de cross méga bruyante à travers bois… Il a tapé un gros bout de shit sur la table, en me demandant si je ne voulais pas me mettre à rouler… Mais j’ai décliné : j’avais du travail au jardin.

Les personnes qui vivaient là avaient des destins particuliers… Des auras magnifiques ! Denis était un baba cool de la première heure… Il avait fait plusieurs fois le voyage à pied jusqu’en Indes. Il avait vécu dans des monastères retirés, aux règles de vie très austères.

La vie même, au moulin était particulièrement difficile : nous n’avions comme ressources que ce que la nature offrait… (Je me souviens pendant presqu’une semaine, il n’y a eu pratiquement que des radis à bouffer ! Oui… le jeûne, c’est tout bon ça pour l’élévation de l’âme !) Il y avait une pièce avec des effigies de Bouddha, Vishnu, Siva et autre Ganesh avec des bougies, de l’encens, des foulards… des tapis… ambiance à la fois feutrée mais sans excès… Idéal pour ouvrir la porte à la méditation… Denis voyait sa maison comme un lieu de passage où les personnes y viennent mus par un sens impérieux… Peut-être pour y construire un four à pain, une éolienne… Pour y vivre une relation. Ou comme pour moi : y trouver le socle afin de se poser… Où rassembler la totalité de soi-même, devient possible.

Un jour que nous étions en train de travailler au jardin, il me regarda faire pendant un moment… Je ne sais pas ce qu’il a vu mais il s’est approché de moi, a posé sa main sur mon épaule et dit : « Philippe, un jour tu rencontreras Dieu ! » ; cette nouvelle ne m’enchanta guère a priori compte tenu de l’exécrable souvenir que j’avais de mon éducation catholique mais venant de lui, je pris vraiment cela comme un cadeau magnifique. En cela, il reconnaissait mon aptitude à l’innocence, que le mal n’était pas présent en moi…

J’ai connu là les heures les plus paisibles de toute mon existence… Compte tenu de ce que j’ai vécu ensuite… un rien plus agité… Oui, j’ai eu de la chance d’avoir vécu cela.

 

Mireille

J’ai connu Mireille lorsque j’avais 20 ans.

Je raconte dans « Mandala »[1] l’histoire bizarre que je vivais avec une fille encore plus bizarre (je lui demande pardon d’avoir oublié son nom… Mais de toute façon, je ne crois pas qu’elle me lira jamais : Il y a de ça quinze ou vingt ans, j’ai appris qu’elle était devenue folle… à l’époque, elle était déjà limite)… Ce n’est pas tant que je ne pusse la toucher qui faisait d’elle quelqu’un de bizarre (je pouvais tout simplement ne pas lui plaire et voilà tout) mais sans le soutien de l’art du traqueur ou, autrement dit, « l’art de la folie contrôlée », eh bien justement, la folie guette… quoiqu’il en soit voilà qu’elle tombe amoureuse du voisin, un pote à moi, et qu’elle resta chez lui cette nuit-là… Non sans fracas… Je crois qu’elle aurait aimé que je me batte un minimum pour elle, ce que je ne fis en rien. Bien au contraire ! Lorsque finalement elle revint, courant de l’après-midi, pour chercher ses affaires… On était en train de s’envoyer en l’air, moi et Mireille !

J’avais croisé Mireille, la semaine d’avant… (Elle quittait un ancien pote à moi, je les avais croisés ensemble) Ce jour-là, elle vint. Etait-ce par hasard ? Ottignies n’était pas alors la cité estudiantine qu’elle est aujourd’hui et les maisons communautaires de jeunes branchés n’étaient pas vraiment légion… Il se peut donc qu’elle soit venue par hasard. En vérité, je ne le crois pas. Folle présomption de ma part, peut-être… Mais je crois qu’elle vint après s’être renseignée pour savoir comment me trouver. En tout cas, les choses se sont passées comme suit :

Elle a doucement poussé la porte de ma chambre, je me suis avancé vers elle et, très calmement mais sans que nous n’échangeâmes le moindre propos, nous nous sommes tout naturellement embrassés. Baiser qui devenait de plus en plus chaud… à la fin ce fut carrément le grand feu d’artifice ! Oh la belle rouge ! Oh la belle bleue ! Et donc, l’autre fille est venue pendant nos ébats…

Curieuse ambiance en vérité… Quand l’autre fille est rentrée, j’étais couché sur le dos et Mireille était sur moi… J’ai rabaissé sa jupe, histoire de préserver sa pudeur, on va dire mais les deux femmes se comportaient comme si l’autre n’existait pas. L’une ramassait tranquillement ses affaires qu’elle rangeait soigneusement dans son sac tandis que l’autre me chevauchait grave ! Je ne crois même pas qu’il y eut la moindre animosité entre elles, tout au plus une mise au point. L’une disait, par le fait qu’elle ne s’est jamais arrêtée de bouger des reins : « Maintenant je suis là, dégage de sa vie ! » quand l’autre répondait par son calme : « T’inquiète, je suis déjà partie… Je te le laisse bien volontiers ! »… Eh bien… Nous avons commencé par faire l’amour… tantôt dans une extrême douceur, tantôt comme des enragés… Cela pendant plusieurs heures (trois ou quatre…) puis nous nous sommes endormis et ce n’est qu’ensuite, au réveil que nous avons commencé à parler. Jusque-là, je ne connaissais même pas son prénom.

J’ai vraiment passé du tout bon temps avec Mireille… Béni soit-il ! Béni soit-elle !

 

Mais bon, c’est pas tout ça, j’avais des choses à faire… Et donc un beau jour, je me mets en route vers le moulin… Mireille me suit. On s’arrête à Frasnes-lez-Couvain, où je connaissais un type (de ma jeunesse militante à la JOC) et on tombe sur une bande de six ou sept types… Des mecs qui faisaient du rock’n’roll dans une cave… Là on prend des acides… Et tout à coups, voilà que je me mets à déconner : tous, sauf mon pote et moi, ont voulu bouger pour voir le coucher du soleil. Un mec en particulier a véritablement insisté pour que je les accompagne… Et moi je suis resté là. J’avais des choses à penser et ça m’arrangeait très bien d’être seul un moment (ce n’est pas que je n’aime pas le rock’n’roll… C’est que j’aime le silence d’abord et avant tout !) Bref, lorsque je vais la rechercher le lendemain, il régnait un silence de mort dans cette cave… Les types étaient super mal à l’aise et à partir de là, Mireille ne m’a plus adressé la parole… Pendant des mois ! (Je pense qu’elle a été victime d’un viol collectif…)

Au moulin, ce fut carrément l’enfer ! Cet endroit était pour moi comme un véritable lieu saint et déjà d’y aller avec une chaudasse comme Mireille c’était bof-bof… Mais je m’étais dit : « Après tout pourquoi pas ? Qui suis-je pour décider qui ou qui ne peut pas aller au moulin… » Vu comment j’avais été reçu là par Denis et Elsa, c’eut été une véritable insulte à l’esprit du lieu que d’ainsi juger les gens… N’empêche que ce fut l’enfer ! Je passais mes journées dans le verger, à prier et méditer… Lorsque Mireille se bourrait la gueule avec les pires beaufs du bled dans le bistro du village ! Un jour à table, devant tout le monde, elle se décida à l’ouvrir en ma direction et ce fut pour dire : « Toi, cette nuit, je vais venir dans ton lit, ça va être ta fête ! » ; ce qui fit rire tout le monde sauf moi. Je lui déconseillai vivement et me retirai dans le verger. La nuit suivante, elle vint me réveiller en pleine nuit : elle était morte soûle et accompagnée d’un type encore plus soûl qu’elle ! Elle hurlait : « Ce type va me baiser devant toi ! » Mais alors qu’elle termine sa phrase, on entend comme le bruit d’un arbre qu’on aurait été en train de scier : le type en question ronflait comme un sonneur ! Qu’est-ce que j’ai ri, dis donc ! Les femmes le prennent mal, en général, qu’on ne soit pas jaloux… Je crois qu’elles se disent –en tout cas celles que j’ai connues- que s’il n’y a pas de jalousie, il n’y a pas d’amour… Pour moi, chacun est libre ! (La seule chose qui me dérange, c’est qu’on me prenne pour un con. La femme qui fait ses petits coups en douce… Les types qui font semblant de s’intéresser à mon travail pour se rapprocher d’elle, etc, tout ça m’emmerde profondément. Les intrigues, au fond. Pour le reste, ma foi, qu’elle fasse ce qu’elle veut…) Concernant Catherine par exemple, ce qu’elle n’a jamais compris c’est ceci : Ce n’est pas qu’elle fut infidèle qui me dérangeait ou qu’elle aime à séduire, non, c’est que se faisant, elle cherche la confiance en elle dans le regard de l’autre…

Pour en revenir à Mireille, j’étais alors dans un trip méga spirituel, limite religieux et tout ce que je peux en dire, c’est qu’elle me les cassait !

Aujourd’hui, naturellement, et après avoir vécu tout le reste, y compris ma formation de traqueur, je vois-là un formidable cadeau de l’Esprit… Sauf que je n’ai alors absolument pas compris… Mais je suis un autodidacte : quelqu’un de rigide autrement dit !

Pour dire combien je n’ai rien compris, je pense à cette scène de l’évangile, lorsqu’une femme simple, brise un flacon de parfum de haut prix pour laver les pieds du Christ… Certains apôtres s’en offusquent, Judas surtout : « avec l’argent qu’on aurait pu tirer de ce parfum, on aurait pu faire du bien aux pauvres… » Et Jésus dit : « Laissez-la faire ! Des pauvres, vous en aurez toujours sous la main que moi, vous ne m’aurez bientôt plus ! »… Eh bien, comment j’ai géré le bazar, c’est un peu comme si Jésus s’était mis à insulter la femme, dans le genre : « Ispisse di counasse ! Dégage de ma vue avec ton eau de javel ! » Oui… Dans le genre…

Il est à noter (je ne sais pas si je l’ai déjà dit ici…) ma sympathie… Plus que ça, mon apparentement à Judas l’Iscariote… Non pas le « Judas » tel qu’on le considère ordinairement mais bien le Judas tel que le percevait Kazantzaki dans « La dernière tentation du Christ », c'est-à-dire : un résistant. Un guerrier. Quelqu’un qui a vendu le Christ, non pas pour quelques piécettes mais parce qu’il ne comprenait pas… La seule chose qu’il ait compris, c’est que c’était son rôle. Il n’était là, finalement, que dans le seul but de trahir le Christ au moment voulu. Il ne comprenait pas à cause d’un problème de perspective : Judas voulait chasser les Romains hors de Palestine, quand Jésus voulait chasser le péché hors de l’homme. C’est cela la raison pour laquelle je me suis toujours planté dans mon action en faveur des sans-abri : Ces types –ceux qui ont pour fonction de faire appliquer les droits de l’homme- sont tellement méprisables que très vite mon moteur devint la haine pour eux alors qu’il aurait dû être seulement l’amour pour les misérables… (J’ai une petite phrase, si juste, pour introduire notre cher Bourgmestre, si je puis dire, que je sers systématiquement à qui s’en va discuter avec lui : « N’oublie jamais que le sourire de Demeyer, c’est seulement la vaseline pour mieux te baiser la gueule ! ») ; Je voyais un film très bien foutu (d’Antoine Fuqua) sur le Roi Arthur… Et Merlin parle aussi dans ce sens : « C’est l’amour pour ta mère qui a fait libérer l’épée, non ta haine envers moi ! » ; à quoi sert en vérité de prier, de méditer, ou, dans un autre genre, de se battre et haïr ? Ce qu’il faut c’est aimer ! La prière, c’est la pommade des gens qui ont le cœur sec. Le combat : le prétexte à la haine !

En tout cas, alors en 83, je ne comprenais pas quel fabuleux cadeau l’Esprit était en train de me faire… Il a fallu Catherine, dix ans plus tard, pour que je saisisse mon centimètre cube de chance ! Je suis allé trouver Denis pour lui dire que la situation était au-dessus de mes forces et que je repartais pour Ottignies. Il a dit qu’il me comprenait et que je ne devais pas m’en faire avec ça (lui, l’amour, il connaissait !) que j’étais un homme libre et que je serais toujours le bienvenu dans cette maison où j’étais chez moi. Je lui ai dit combien je regrettais d’avoir amené Mireille… Il me dit dans son fabuleux sourire que Mireille ne la dérangeait pas, qu’il la trouvait très sympathique au contraire !

Le lendemain matin, au moment de partir, il s’est passé une chose extraordinaire… Qu’il va m’être difficile de raconter mais je vais essayer quand même.

Nous étions dans la grande pièce du bas, Mireille, Elsa et moi. Je faisais mes adieux à Elsa, ignorant complètement Mireille… Et je m’en fus à travers bois. Mais je n’allai pas loin… Juste assez pour me rendre au Lieu sans pitié. Une force irrésistible me forçait à revenir… Ce que je fis. Je suis à nouveau dans cette pièce… Mireille est toujours dans le rockin chair et semble ne pas même soupçonner ma présence. Elle ne me voit pas… Et ce n’est pas du mépris… On dirait qu’elle n’est pas au courant de ma présence. Elsa est complètement différente aussi… Tant elle était maternelle l’instant d’avant, tant, maintenant, elle fait face en guerrier. Dès que mes yeux tombent dans les siens, les notions « espace – temps » explosent de toute part ! Il n’y a plus de maison ! C’est comme si on était dans l’univers ! Flottant ! (j’avais prévenu que ce ne serait pas évident…) tout ce que je peux en dire, c’est que le regard que nous échangions était à la fois, la seule source de lumière et à la fois solide… comme si deux tubes de lumière avaient été vissés entre ses yeux et les miens ! Je me souviens qu’à un moment donné, je me suis senti perdu, j’ai failli tomber… J’ai failli m’agripper aux tubes de lumière… Mais Elsa a eu un sourire vraiment chaleureux, l’air de dire : « Quoi ? Il n’est pas cool mon petit voyage ? » Mais c’est tout ce que je peux en dire. Si : J’ai vu Mireille, qui elle aussi semblait flotter dans les airs… sur une autre planète en tout cas. Jamais, lors de la scène, elle ne fut consciente de ma présence, ça j’en mettrais ma main au feu ! L’instant d’après, j’étais de nouveau sur le sentier, à travers bois… Seule mon énergie avait changé, du tout au tout : je n’étais plus déboussolé, malheureux comme tout, dans le plus piètre des états… Non, j’étais un guerrier, fier et indépendant qui suivait son chemin… Libre et serein.

Elsa

Elsa