Le mont de la Sarakina

du handicap social à 66 % : Gino [Il a décidé de mourir à la rue]

(Edito de la newsletter Mont K’i, édité milieu des années 2000)

Cet édito –qui est le dernier de la série relative à la crise du logement- est consacré aux sans-abri sans aucun droit…

Le premier problème, selon moi, des gens sans droit, c'est qu'ils n'ont aucune perspective… Concernant Gino : Les deux dernières fois que je l’ai vu, couché par terre dans un coin du Pont d’Avroy, c’est parce que je venais le chercher afin qu’ensemble on aille à sa mutuelle, place st Paul (soit 200 mètres à côté !) pour que je paie pour lui afin qu’il puisse retrouver sa carte SIS et ainsi pouvoir à nouveau se soigner. Par deux fois, je suis venu et par deux fois, il a refusé de bouger… à chaque fois, les derniers temps, il y avait à son côté un ami qui finalement s’est présenté comme étant ouvrier à la retraite (il a travaillé toute sa vie à l'usine pour se payer sa maison, de laquelle il est maintenant propriétaire, et il reçoit plus ou moins 1.000€ de pension -un riche autrement dit !)… à la question de savoir s’il ne pouvait pas héberger Gino chez lui, au moins le temps qu’il se remette ? Il répond illico : « J’ai trois chambres de libres ! Mais c’est Gino qui ne veut pas venir ! » Histoire, à nouveau, de bien faire plaisir aux braves gens qui disent que s’il est dans cette situation, c’est qu’il le veut bien…

Et c’est vrai que… encore une fois, sans une véritable réflexion, comment expliquer le fait qu’il refuse l’hospitalité de son ami, ou mon aide pour sa mutuelle ? Pour moi, si Gino a décidé de vivre -et de mourir- dehors, c’est uniquement pour se conformer au vouloir de la société. A ceci près que la société veut qu’il aille crever en Italie, où il ne connaît personne. Et lui préfère mourir ici. C'est tout. Il n'y a rien d'autre à dire.

Concernant l’hospitalité refusée, son point de vue, j’en suis convaincu, est le suivant : S’il va chez son ami, ça marchera combien de temps ? Un poids mort comme lui : malade et sans un sous… ça marchera combien de temps ? Trois mois ? Et après ce sera retour au Pont d’Avroy… Avec les visites quotidiennes de son ami en moins, vu qu’entre temps, s’étant chargé d’une telle fardeau, ils se seraient fâchés… Que, s’il refuse l’hospitalité, il peut espérer que son ami viendra le voir jusqu’au bout. Concernant la mutuelle, là je me dis qu’au stade où il en était, il a du estimer, à juste titre, que les médocs n’auraient fait que prolonger son calvaire, de quelques semaines inutiles…

Je voudrais ajouter ceci : quand on est témoin de quelque chose (comme les gens qui passent et qui voient ce type couché par terre…) mais qu’on ne sait rien du problème, comment le comprendre ?

[Un exemple : Dans les films historiques sur l’Holocauste,  on voit des victimes de camps en train de se battre pour être celui qui ira pendre l’un des leurs… Et cela parce que ce faisant, ils auront double ration de soupe ; en même temps, on voit les nazis qui rigolent entre eux et de dire : « quelle race de sous-hommes ! Ils se battent pour avoir le privilège de tuer l’un des leurs ! »… Et c’est vrai, que si un extra-terrestre, ignorant tout du problème, avait débarqué à ce moment-là, et eut juste été témoin de cette scène, il eut été en droit de se dire effectivement que ces gens « avaient décidé d’être des sous-hommes »]

L’explication est très simple à comprendre : L’homme est une machine fragile qui se dérègle très facilement. Selon moi, seul un extrémiste (de droite comme de gauche) peut avoir la présomption de croire qu’en étant victime de camps de concentration nazi, ou en ayant « décidé de vivre dehors » à Liège, il conservera sa dignité. Pour moi, c’est mission impossible : quiconque est traité comme Gino le fut, devient Gino…

En fait, c’est seulement possible si l’homme a la perspective d’une chance, fut-ce-t-elle minime, de s’en sortir… Il faut savoir en effet, que le Gino qui a refusé l’hospitalité de son ami et mon aide pour la mutuelle… Le même Gino donc, pendant l’année où il a reçu le RIS (Je ne sais pas comment mais son avocat était parvenu à cet exploit : que Gino reçoive le RIS pendant un an. Au terme de quoi, il devait avoir trouvé un travail… Bien sûr, un vieil homme malade comme lui, le faire travailler… Et d’abord commencer par lui faire trouver un travail… ce qu'ils appellent un « contrat d'intégration sociale » enfin ! Soit le domaine du n’importe quoi, si chers aux Socialistes… aux socialistes Liégeois en tout cas) Soit 600€ plus ou moins par mois… avec un loyer et des charges… Eh bien, ce même Gino a réussi à économiser, en un an, plus de 1.000€ ! (Il a utilisé l’argent de la société, uniquement pour payer charges et loyer… et pour manger, il a continué à mendier) Ainsi, cela lui a permis de rester quelques mois de plus dans son logement. En vérité, je ne connais personne qui soit capable d’un tel exploit ! Moi par exemple, je reçois 750€ en tant que chômeur isolé… Je suis, comme les autres, incapable d’économiser fut-ce un centime ! Je considère donc, à juste titre, que le Gino couché par terre en train de crever sur le Pont d’Avroy est  doté d’une force de caractère supérieure à la mienne et de qualités qui me font défaut. En cela, il ne serait pas faux de dire qu'il m’est humainement supérieur.

Cela dit, ça fait plus d’un mois maintenant qu’il a disparu du Pont d’Avroy…

Oui… Il a peut-être fini par accepter l’hospitalité de son ami à Herstal… Ce serait un sacré coup de bol général… Parce qu’ils étaient toujours au moins quatre ou cinq, avec Gino, sur le Pont d’Avroy et depuis un mois, il n’y a plus personne. Les gens bien pensant se réjouiront donc du fait que tous ces sans-abri avaient unanimement la chance d’avoir un ami propriétaire, avec plusieurs chambres de libres et qu’ils ont tous accepté l’invitation. Depuis tout va très bien pour eux…

Sauf que moi qui suis moins bien pensant, je veux savoir où ils ont jeté son cadavre afin que je puisse au moins aller fleurir la tombe de mon ami.

Si c’est comme à Bruxelles (et pourquoi serait-ce différent à Liège ?) je n’en aurai pas le droit. Les cadavres de sans-abri -de la capitale donc et je le sais de source sûre- sont mis dans des sacs (des « sacs poubelle » on va dire) et jetés dans une fosse commune. Là-dessus, ils jettent une petite pelletée de terre… Après quoi, ils mettent des produits chimiques pour que les cadavres disparaissent le plus vite possible et qu’ils puissent remettre des couches et des couches… Ah oui, par respect : Ces gens avaient décidé d’être sans-abri et c’est important, quand on administre un pays libre, de respecter la volonté des gens même au-delà de la mort… C’est pour ça que c’est rigoureusement interdit de graver un nom… -ni même de déposer une fleur à ce que j’en sais !

Je m'excuse auprès des sans-papiers qui sont présentement en grève de la faim de ne pas avoir évoqué leur cas, mais si ce n'est pas moi qui parle de Gino, alors qui le fera ?

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Il est une chose que j’ai scrupuleusement observée durant toutes ces années et c’est le fait que les droits de l’homme ne commencent à s’appliquer timidement que lorsqu’on a un logement et jamais avant. À ça, je n’ai jamais vu la moindre exception. Quand on songe au fait que même les gens malades du cancer sont traités comme des parias… On se fait dés lors une petite idée du sort réservé aux handicapés sociaux à plus de 66% comme le sont les personnes tel que Gino.

 

Aujourd’hui, 19 juin 2011, que je finalise ce texte, je repense à mon ami… J’ai su, il y a de ça un mois, qu’il est mort l’an passé… J’honore ici sa mémoire.