Le mont de la Sarakina

du handicap social à 33 % : Myriam [Elle a décidé de vivre sans gaz]

Myriam est sans conteste le cas le plus désespérant, a priori, de ce qu’il m’a été donné de traiter jusque là… Et en même temps, le plus enrichissant du point de vue de la réflexion.

Elle est venue me voir un jour, accompagnée de son voisin, pour me faire part de son problème : elle était sans gaz depuis plus de deux ans. Deux ans qu’elles vivaient, elle et sa fille (une gamine de dix ans) sans chauffage ni eau chaude. Le gaz étant annoncé comme étant son problème majeur. J’ai bossé comme un fou pour elle… Des semaines entières. Je l’ai représentée devant le Tribunal du Travail, sur base de ces conclusions… Et bien sûr j’ai gagné (De nouveau, aucun mérite : j’ai simplement demandé l’application de la Loi du 04 septembre 2002, soit le Fonds Vande Lanotte…) Donc pour moi : affaire classée et je passe à autre chose.

Un peu plus tard, pourtant, je reçois un mail de l’avocate du CPAS qui me dit : « M. Lemoine, pour l’audience de Madame Myriam, demain, devant la Cour du Travail, je constate que je n’ai pas vos conclusions… » Quelle conclusions ? Pour quelle audience ? Je ne suis au courant de rien mais j’y vais par curiosité. Puis en parlant avec l’avocate, juste avant l’audience, j’apprends que Myriam ne s’est même pas présentée au CPAS pour arranger l’histoire sur base de la décision favorable du Tribunal (Le CPAS aurait de toute façon fait appel mais disons que là, il avait la toute bonne raison pour le faire !) ; je vais chez Myriam où je trouve la convocation de la Cour du Travail, même pas ouverte, dans sa pile de courrier… Donc elle, tout ce qu’elle avait à faire, c’était de se rendre au CPAS (maximum 3 heures de son temps) pour arranger son problème majeur… Elle n’y va pas. Elle reçoit la convocation de la Cour du Travail… Elle ne réagit pas à cela… Elle ne me l’apporte même pas, rien.

Pendant les deux ou trois semaines qui ont suivi, j’avoue avoir eu quelques difficultés à gérer cela… Intellectuellement parlant, il me manquait une explication… à tout le moins.  (Sans parler du respect le plus élémentaire pour moi : Je bosse des semaines gratos pour elle et tout ça pour ça ? Merci ! Super ! Reviens quand tu veux, surtout, tu seras bien reçue !)

Au début, il y avait vraiment de quoi considérer les choses à la Henry : « Cette femme a décidément décidé de vivre sans gaz… »  Ma parole ! Sauf que… Il est difficile de se mettre à la place de l’autre… On se dit « Moi à sa place j’aurais fait ci, j’aurais fait ça… »

Et moi, s’il est une chose, parmi celles qui relèvent de mon seul pouvoir, dont je ne veux absolument pas, c’est de mourir complètement idiot… Je veux comprendre ! (sinon le genre humain au moins à quoi je joue…)  J’ai donc longuement réfléchi à cette histoire pour y trouver une explication qui tienne la route… Et voici donc ma conclusion :

Cette femme n’est pas au fond du trou parce qu’elle est sans gaz, non, c’est le contraire : elle s’est retrouvée sans gaz parce que d’abord, elle est au fond du trou. Ce problème de gaz n’est qu’un problème conséquence de son problème majeur (qui selon moi touche beaucoup de monde mais à des degrés divers) : Manque total de perspective. Elle ne sait pas où elle va. Elle est comme une feuille à la merci du vent… Elle est incapable d’échafauder un projet et à plus forte raison de lui donner vie. Elle n’est pas heureuse… Elle n’est aucunement maîtresse de sa destinée… Elle subit la vie…Et donc, si vous lui réglez son problème de gaz et c’est tout, elle ne peut plus dire que son problème c’est le gaz, puisque c’est réglé… Elle ne peut plus le dire aux autres, ni à elle-même…Dés lors, elle est obligée de se faire face… de s’affronter. D’aller contre ses peurs… Et elle sait qu’elle n’en est pas capable. Surtout pas seule. Lui régler son problème de gaz et c’est tout,  c’est lever le voile sur son vide intérieur… Pour ce qui est du premier point. Deuxièmement : le fait qu’elle soit sans eau chaude ni chauffage l’oblige tout naturellement, à se rendre chez l’un pour se laver et chez l’autre pour cuisiner… C’est l’occasion pour elle de se fuir quelques instants (je la vois mal, en effet, dire : « Je viens te dire bonjour parce que je ne me supporte plus toute seule ») et puis surtout : ces contacts quotidiens avec ses voisins, ont pour autre fonction de se reposer sur eux…C’est s’assurer la tranquillité intérieure… Ce qu’elle fait en dépendant à ce point d’eux, n’est autre que de chercher la confiance en soi dans le regard de l’autre ! Aussi paradoxal que cela soit (Mais on ne comprend jamais un mal qui nous est étranger… C’est seulement quand on est malade, par exemple, que l’on comprend que la santé est la première des richesses !)

Et donc, l’administration, avec son éternel problème de trésorerie, se satisfait parfaitement de cette explication : « Myriam a décidé de vivre sans gaz »… point final.

Pour la société, c’est une véritable catastrophe : Voilà une femme, en train de sécher sur pieds, recroquevillée dans son coin… paralysée. En même temps, vous avez une psychologue (dont  le métier est précisément de régler ce type de problème) mais elle est au chômage... Forcément… Il n’y a pas besoin d’elle puisque pour la société, le problème de Myriam est réglé : « elle a décidé de vivre sans gaz »… (Tu sais… comme un sport là ! Y en a, ils ont décidé de faire football… et d’autres qui font sans-abri ou sans gaz ! Ah, c’est une discipline parmi les plus astreignantes, hein ! Même les Spartiates, sous leur beau soleil méditerranéen n’y étaient pas soumis !) Et donc, on ne va pas non plus aller contre la volonté de cette femme… Après tout, si elle a décidé de vivre sans gaz, c’est son choix quand même ! — Car nous sommes dans un pays libre et qui plus est démocratique…

Voilà donc déjà deux personnes pour qui, à des degrés divers, tout est figé… Alors qu’en fait, si la société donnait les moyens pour régler les problèmes, voilà deux personnes qui de façon diverse se règleraient mutuellement leur problème. Qui plus est, quand elles se voient, par exemple, elles vont à la piscine, à la bibliothèque (pour ne pas parler du lèche-vitrine et ainsi demeurer dans un esprit de décroissance)… Après, elles vont prendre un café et un morceau de tarte et le soir, peut-être l’une ira au cinéma et l’autre écouter un concert… (Du fait que leur problème soit maintenant réglé et qu’elles sont enfin à l’aise…) Mais il faut du personnel pour tout ça… (Maître-nageur, bibliothécaire,  pâtissier, torréfacteur, ouvreuse de cinéma, et autre star de rock’n’roll !) Et dans la vie, tout est cyclique : le mouvement comme l’immobilisme sont cycliques. Si on crée du mouvement à la base, ça va se développer, tout naturellement. Mais bien entendu, le contraire est également vrai : Qui sème l’immobilisme récolte la stagnation !

Mais la société préfère que tout reste figé… Ma parole qu’elle a décidé de vivre dans l’immobilisme et la stagnation ! Force est de le constater ! (Sans nul doute parce que c’est la seule solution pour elle, de boucler son budget annuel… Sinon pourquoi ?) Du coup, le plus drôle c’est les infos : la moitié du journal, ça parle du chômage qui ne fait que croître… L’autre moitié, c’est des gens qui pleurent pour qu’on engage. A tous les niveaux… Que ce soit dans l’enseignement, les soins de santé, la Justice, la mobilité, les services de proximité… Que sais-je encore ! À tous les niveaux ! Mais visiblement les gens qui décident, ont pour unique préoccupation leur situation personnelle et quelqu’un (sans doute un banquier) leur a dit qu’en envoyant les gens se faire foutre (enfin disons : en présentant un bilan budgétaire en positif), ils seraient réélus et garderaient donc leur petit pouvoir et les thunes qui vont avec… C’est pourquoi ils agissent de la sorte (ou plus exactement, se gardent d’agir) Sinon pourquoi ? Moi je ne comprends pas plus pourquoi Myriam a décidé de vivre sans gaz que la société dans l’immobilisme et la stagnation... Pourtant, il doit bien y avoir une raison à cela… Tant pour Myriam que pour la société… mais laquelle ? Le fait que nous soyons dans un pays libre n’explique pas tout… Et donc si quelqu’un a une meilleure explication que la mienne, voici mon Cette adresse e-mail est protégée contre les robots spammeurs. Vous devez activer le JavaScript pour la visualiser.! Je suis preneur !

(L’audience où ces conclusions ont été débattues constitue un véritable moment épique lors des mes joutes juridiques contre le CPAS de Liège… --Où ce dernier me reprochait notamment de les traiter de « nazis » !)

Commentaires sur FB :

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Xavier L. je peux demander (humblement) un résumé?

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Phil Lemoine

Oui ben justement, c'est ça l'angoisse ! J'en suis à la page 282 là... Et je n’ai encore rien en ce qui concerne la forme actuelle... rien que des pièces essentielles...

(Mais bon... d'ici quelques temps quand j'aurai fini, ça sera toujours possible de le télécharger pour le lire, les orteils en éventails, sur la plage à Hawaï... ou Aywaille, je ne sais plus maintenant...)

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Phil Lemoine

Mais voilà un résumé, tiens (la note de bas de page) :

« Lors de l’audience[1], je suis entré dans les détails… J’ai expliqué que je connaissais très bien l’histoire des nazis, attendu que j’étais petit-fils de résistants et Juste parmi les Nations… Que le terme de « nazi » ne convenait pas mais seulement parce qu’il était associé à Auschwitz et aux chambres à gaz… j’ai dit : « Ce n’est évidemment pas de cela qu’il s’agit… Mais si vous comparez des choses qui sont comparables comme le sort des Tziganes, des communistes ou des homosexuels, en Allemagne, en 1933, avec le sort des sans-abri aujourd’hui sur Liège, il n’y a pas beaucoup de différences… L’une d’elles, sans doute la plus importante, c’est que les premiers, enfermés dans des camps… Ils avaient un toit au dessus de leur tête ! » Le Tribunal nous a donné raison ! (Et encore toutes mes excuses auprès de la jeune avocate stagiaire, obligée de lire les conclusions de son patron et qui, à ces mots, à faillit éclater en sanglots !) »

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Phil Lemoine

Cela dit, si je rigole en retrouvant ces vieux textes si sympathiques... (Qui datent des années 2004/2006) il faut néanmoins souligner ceci : mon deuxième principal reproche d'alors (le premier étant qu'ils laissent les gens crever à la rue) à savoir l'octroi de l'aide sociale de 34,71€/semaine pour les personnes sdf et en droits, est semble-t-il, aujourd'hui, obsolète. Il semblerait que les gens reçoivent maintenant les 750€ du RI, auxquels ils ont droit, en trois tranches (tous les 10 jours) de 250€...

Une leçon pour les pisse-froid (qui me reprochaient d'y aller trop fort dans mes propos... Soi-disant que je sabotais le combat...) : en réalité, la forme de l'action doit toujours être en équation avec le dommage subi... dans la mesure des principes, naturellement et de la morale (on ne va pas assassiner des responsables politiques sous prétexte qu'ils laissent crever les gens à la rue !) mais il ne faut pas non plus avoir peur d'appeler un chat, un chat !

Maintenant, reste la problématique de l'abri de nuit... ça, c'est tout sauf gagné ! (le risque étant qu'en place de l'abri de nuit (tel que je le prône dans la conférence plus bas dans le texte), ils ne parquent les sans-abri dans des camps, genre « centre fermé »... ou Dachau)

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Phil Lemoine

Et puisque tu m'y fais réfléchir... Le « Mont de la Sarakina » en une seule phrase :


« Toutes ces personnes (Mutualisées, chômeuses, RISées, quart monde, sdf...) –Dont je suis, que je qualifie de « handicapés sociaux » vous sont différents... Sauf que cette différence ne nous rend pas inférieurs à vous (les droits de l'homme ne commencent à s'appliquer, timidement, que lorsqu’on a un logement, pas avant)... la seule différence, c'est qu’on a eu moins de chance…

L’action sociale aujourd’hui, c’est l’art de sanctionner ceux qui ont eu moins de chance.

Le pire étant de se dire que ce que la société veut, fondamentalement, concernant nous autres les pauvres... C'est qu'on crève ! (vu que c'est ainsi qu'on coute le moins cher !) ; Et dans cette perspective, hélas, même les pensionnés ne font guère figure d’exception ! »



[1] De ces conclusions donc…