L'État islamique a publié une liste de châtiments similaires à ceux prescrits par les autorités saoudiennes

Le roi défunt Abdallah Ben Abdel Aziz exécutant la « danse des sabres » lors du festival al-Janadriyah (AFP).

 

L'Etat islamique (EI) et l'Arabie saoudite prescrivent des châtiments quasi-identiques pour toute une série de crimes, selon des documents diffusés par le groupe militant.

Le 16 décembre, l'EI a publié une liste de crimes et de leurs châtiments, pour faire office d’« explication et d’avertissement » adressés aux habitants des territoires qu'il contrôle dans de vastes régions d'Irak et de Syrie.

Ce document établit la liste des crimes considérés comme « Hadd », c'est-à-dire « contraires à la loi de Dieu », ainsi que les châtiments prescrits pour le vol, l'adultère, la calomnie et le banditisme.

Les crimes considérés comme « Hadd » et leurs châtiments sont tirés du Coran et des hadiths, les enseignements et paroles attribués au prophète Mohammed. Cependant, ceux-ci sont rarement appliqués en dehors de l'Arabie saoudite et des zones contrôlées par l'EI.

L'EI et l'Arabie saoudite ont tout deux fait les gros titres cette année pour avoir administré des châtiments spectaculaires en public.

L'EI a récemment diffusé des photos de ses militants en train de jeter d’un toit des hommes ayant été « reconnus coupables » d'actes homosexuels dans la ville de Mossoul en Irak.

Pour sa part, l'Arabie saoudite a fait l’objet de vives condamnations pour avoir fouetté Raif Badawi, un blogueur progressiste placé en détention et accusé, entre autres, d'avoir insulté l'islam. Raif Badawi a été condamné à 1 000 coups de fouet. Suite à la pression de la communauté internationale, les autorités ont promis que ce châtiment sévère serait reconsidéré.

Alors que l'EI recherche activement l'exposition médiatique de ses châtiments cruels, l'Arabie saoudite fait tout pour que les preuves de ses actions ne franchissent pas les frontières du royaume conservateur. Samedi, les autorités ont arrêté un agent de police accusé d'avoir filmé la décapitation publique d'une femme à La Mecque. La vidéo a fait le tour du monde. Le procureur a indiqué qu'il s'agissait d'une violation de la loi du pays relative à la cybercriminalité.

Des spécialistes de la région indiquent que bien que le royaume saoudien et l’Etat islamique diffèrent considérablement dans l'administration de ces châtiments (on recense peu de cas, voire aucun, d'exécution pour blasphème ou adultère en Arabie saoudite), leurs approches juridiques reposent sur la même doctrine wahhabite, une interprétation ultraconservatrice des textes sacrés de l'islam.

Alastair Crooke, ancien agent des renseignements britanniques et auteur du livre Resistance: The Essence of Islamic Revolution, écrit : « D'un côté, [l'EI] est profondément wahhabite. De l’autre, il est ultra-radical d'une autre manière. On peut fondamentalement le considérer comme un mouvement correctif du wahhabisme contemporain ». Il explique que le wahhabisme moderne a été utilisé pour asseoir le pouvoir absolu de la dynastie al-Saoud en Arabie saoudite, que l'EI déteste et accuse de corruption.

« [L'Etat islamique] se réfère davantage aux actes des deux premiers califes qu’à ceux du prophète Mohammed lui-même comme source d'émulation, et il s'oppose farouchement à la revendication par les Saoudiens de leur droit à gouverner. »

Une utilisation des textes sacrés « anhistorique »

L'utilisation par l'EI et l'Arabie saoudite de châtiments issus de la doctrine wahhabite n’est reproduite nulle part ailleurs dans la région, et les spécialistes estiment que son application est « anhistorique ».

Les lois islamiques ont placé la barre très haut en ce qui concerne les accusations de crimes considérés comme « Hadd ». En cas d'adultère, l'accusé est tenu d'avouer son crime par trois fois devant le tribunal. Autrement, l'accusation peut s'appuyer sur le témoignage de quatre témoins de sexe masculin ou huit témoins de sexe féminin.

Des spécialistes des études islamiques expliquent que les châtiments prescrits pour les crimes de type « Hadd » doivent être interprétés selon le contexte dans lequel ils ont vu le jour.

« Les doctrines formulées par les juristes musulmans au Moyen Age rendaient très difficile l'établissement de la culpabilité, d'une part car elles définissaient les crimes de manière très précise et d'autre part en raison des exigences extrêmement élevées en termes de preuves », explique Joseph E. Lowry, maitre de conférence en études arabes et islamiques à l'université de Pennsylvanie.

« Cela n’avait aucun sens de mutiler la population à tout va. Les châtiments étaient conçus de manière réaliste, et les juristes faisaient en général preuve d'humanité. En règle générale, la jurisprudence était favorable aux accusés. »

Depuis la formulation de ces doctrines au Moyen Age, ces châtiments sont devenus plus cléments.

« Dans les systèmes juridiques, les châtiments spectaculaires étaient généralement conçus comme une sorte de moyen de dissuasion symbolique », explique Joseph E. Lowry. « Les pays sont désormais placés sous haute surveillance et il est possible d'arrêter et d'incarcérer un grand nombre de personnes. C'est ce qui explique que les châtiments soient beaucoup moins sévères aujourd'hui », ajoute-t-il.

Cependant, en Arabie saoudite, un pays parsemé de postes de contrôle gérés par la police et par l'armée, le recours à la peine capitale et aux châtiments corporels demeure fréquent. Au cours des vingt premiers jours de 2015, le royaume a procédé à 15 décapitations. 87 personnes ont été exécutées en 2014, dont 72 entre août et décembre.

« En Arabie saoudite, certaines circonscriptions doivent être pacifiées. Pour [les autorités], il s'agit d'un moyen de paraître "hyper-islamiques" », déclare Joseph E. Lowry.

Raif Badawi fouetté en Arabie saoudite (capture d'écran depuis YouTube).

 

 

Châtiment corporel exécuté par des membres de l'Etat islamique à Sarrin, dans le wilaya d'Alep (Jihadology).

La guerre contre l'Etat islamique

Alors que l'EI subit depuis des mois les frappes aériennes de la coalition menée par les Etats-Unis, l'Arabie saoudite demeure un allié majeur de l'Occident. Riyad a joué un rôle clé dans la campagne contre l’EI, et des représentants politiques et religieux du pays se sont joints aux condamnations de la communauté internationale du groupe qualifié d'« organisation terroriste ».

Des universitaires spécialistes de l'Arabie saoudite émettent l'hypothèse selon laquelle le royaume pourrait finir par chercher à coexister avec l'EI, dans la mesure où les dirigeants du royaume sont confrontés à une période de tourmente régionale et de menaces variées.

« L'Arabie saoudite se sent cernée par des forces hostiles », a indiqué Madawi Al-Rasheed, professeur détaché à la London School of Economics et auteur d'un récent article intitulé « The Shared History of Saudi Arabia and IS [L’histoire commune de l’Arabie saoudite et de l’EI] ».

« Je pense que nous assisterons à davantage d'actes de violence isolés dans le pays, comme la récente attaque à l'encontre des gardes-frontière au nord. Les murs construits au nord et au sud de l'Arabie saoudite ne constitueront pas un bouclier efficace contre les événements qui se déroulent hors du royaume. »

« [Dans ce contexte,] les dirigeants concluront peut-être un accord avec l'EI et lui diront "ne nous attaquez pas et nous vous soutiendrons financièrement". Cela est possible, mais nous n'en savons rien pour le moment », a-t-elle précisé.

Madawi al-Rasheed a également déclaré que l'Occident pourrait, à l'avenir, nouer des relations diplomatiques avec l'Etat islamique « tout simplement parce qu'ils [l'EI] sont assis sur une réserve de pétrole et ne demandent qu'à le vendre ».

« C'est probable compte tenu du pragmatisme dont fait preuve l'Occident et de sa volonté d’accepter des compromis en matière de droits de l'homme », ajoute-t-elle.

Traduction de l’anglais (original).

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